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L'AUTEURE DU TEXTE

Brigitte Exshaw est orthophoniste, thérapeute du langage et de la communication. Elle a une pratique d'ateliers thérapeutiques en Centre médico-psycho-pédagogique (C.M.P.P.). Le texte ci-dessous a été d'abord produit pour une communication orale.


Jouons…


Plus le temps passe et plus nous voyons fleurir dans les publications professionnelles les propositions de formation, etc., une conception du jeu comme exclusivement destiné à adoucir le passage de la pilule du savoir sérieux et utile. Donc, le jeu serait la confiture dans laquelle on verse le sachet d’aspirine pour que l’enfant l’avale mieux et sans s’en rendre compte.
Je voudrais dénoncer l’extrême réduction de cette conception du jeu et tenter de nous faire poser la question sous une autre forme : et si la confiture pouvait avoir à elle seule une vertu thérapeutique ? Ou d’une autre façon : et si former les palais aux différentes essences de confitures ne pourrait pas redonner l’appétit ? Car en matière d’acquisition des savoirs c’est bien d’appétit, de gourmandise, de curiosité des saveurs dont il s’agit. Elle est bien là la pulsion épistémophilique.
Trouverait-on sur les bancs de l’université, des jeunes faisant des études supérieures pouvant affirmer qu’ils n’ont pas joué dans leur enfance ? Nous savons bien que non !
Or nous, dans nos professions, nous avons affaire à des enfants qui ne savent pas jouer. J’entends par là des enfants pour qui le jeu n’est pas un espace de créativité, des enfants issus de familles où la réalité quotidienne est telle qu’aucune distance ne peut se créer pour y loger histoires, contes, légendes, mots d’esprit, humour… Tout ce qui se joue au second degré.

Je trouve dans un ouvrage de la Revue de Thérapie Familiale Psychanalytique intitulé « Jeu et créativité » la phrase suivante : « Mais joue-t-on en famille ? Nous constatons que les familles en souffrance semblent avoir perdu leurs qualités ludiques : on ne joue plus, ou pas, ou seul. Un discours opératoire, au plus près des faits et des choses, a-fantasmatique et dénué de tout humour sert de communication. Comportements et agirs remplacent les dires et les sourires. L’absence de jeu et de créativité signe la souffrance des liens familiaux. » (p. 47) Pouvoir et savoir jouer contribue à la croissance de la vie psychique. Il n’y a donc rien d’étonnant au fait que pour permettre à un enfant d’accéder à son espace psychique et de se (re)mettre à penser, à jouer avec ses pensées, il faut au préalable restaurer sa capacité à jouer.

Il ne s’agit pas, pour nous, d’entendre le jeu comme Mélanie Klein : une technique d’expression permettant l’accès aux conflits intrapsychiques, technique parallèle à celle de la libre association en cure d’adultes, mais du jeu au sens Winnicottien du terme.
Je cite Bailly (p. 42) « Le jeu dans l’œuvre de Winnicott » :
« Le jeu est un tout qui a des vertus thérapeutiques en soi. Le jeu n’est pas uniquement un contenu (comme pour les psychanalystes Kleiniens) mais aussi un contenant. »
Winnicott nous le dit lui-même :
« Là où jouer n’est pas possible, le travail du thérapeute s’oriente pour amener le patient d’un état où il n’est pas capable de jouer à un état où il en est capable. »

Le jeu dont je vais parler aujourd’hui est celui qui a lieu dans un atelier thérapeutique de groupe.
On y joue en groupe. Et nous verrons à quel point le jeu de l’un résonne dans celui des autres.

Le groupe est aussi comme un jeu, un contenant. C’est là encore un dispositif permettant qu’on se cache pour mieux se révéler.
Le cadre est maintenu par nous adultes qui garantissons que tout puisse se dire, tout puisse se jouer dans les limites du faire semblant et du non passage à l’acte.
Le groupe thérapeutique a pour fonction de pouvoir tout accueillir de ce qui transite par la parole et le jeu. Il a charge de transformation. Transformer tout ce qui fait violence, fait peur ou fait souffrir en paroles, en pensées. Et ce sont ces pensées qui humanisent et rendent à chacun son potentiel cognitif.
Le groupe crée une enveloppe, pose des limites, crée un espace à l’intérieur duquel se met en jeu le processus psychique.
C’est un dispositif extrêmement porteur dans lequel la créativité de chacun est démultipliée par celle des autres. Nous ne pouvons que le réaffirmer à chaque fois que nous faisons l’expérience d’un travail thérapeutique de groupe.

C’est donc « d’expression théâtrale » dans un groupe thérapeutique d’enfants dont je vais maintenant vous parler.
Cette activité s’exerce pour moi dans le cadre d’un CMPP où les enfants qui nous sont proposés pour intégrer cet atelier ont en commun d’être en difficultés voire en échec dans leur scolarité et plus particulièrement dans leur appropriation de la langue écrite .

Enfants inhibés ou agités, instables ou figés dans l’angoisse. Que leur imaginaire soit déserté du fait d’une réalité trop prégnante ou qu’il soit surinvesti au risque d’empiéter sans cesse sur le réel, à ces enfants nous proposons de jouer en groupe.
Cela leur apparaît d’abord comme une aubaine ! Il y aura de la désillusion en route, telle une petite fille nous disant : « je comprend pas, à la maison quand je joue avec mes poupées, je fais super bien la maîtresse ! Ici je sais pas quoi dire ! »
Ou une autre, ressassant le même leitmotiv quand elle est mise en difficulté dans la discussion de l’après jeu : « pourquoi vous y allez pas vous (les adultes) sur scène ? Et nous on regarderait ! Vous verriez comme c’est facile ! Et nous on rirait bien ! »

Non, ce n’est pas facile, nous le savons. Mais pourtant… Ils sont toujours pressés de monter sur scène : « allez, on fait les rôles ! » disent-ils, désirant raccourcir au maximum ce temps préalable au jeu, de constitution du scénario qui sera joué ce jour-là.

Car notre atelier se déroule en trois temps :

— un temps autour de la table où chaque enfant nous dit quel personnage il veut jouer ce jour-là et comment les quatre personnages (il y a quatre enfants) vont se rencontrer sur scène.
— un deuxième temps qui est celui du jeu sur un tapis qui représente et délimite la scène.
— un troisième temps, celui du retour autour de la table où les enfants se mettent à dessiner tout en la commentant la scène qui vient d’être jouée.

Le deuxième temps, celui du jeu est encadré de rituels essentiels constitutifs du travail de l’atelier :
    • avant de jouer, chaque enfant choisit un accessoire qu’il portera sur scène pour représenter son personnage. Ces accessoires sont rangés dans un grand carton qui appartient au groupe (chapeaux, tissus, coiffes diverses, fourrures, armes…)
Et chaque enfant se déchausse avant les trois coups qui sont frappés quand tout le monde est prêt.
    • après le jeu, un tout petit temps est précieux : c’est celui du dérôlage. Chaque enfant doit reposer son accessoire dans le carton en prononçant la phrase : « je ne suis plus… » le personnage qu’il vient de jouer. « Je suis… » il dit son prénom.
Les « ratés » autour de ce moment sont divers et variés et riches d’enseignement pour nous comme pour les enfants, maintenant rodés à repérer des choses : « Toi tu fais encore le fou, tu t’es pas dérôlé ! » peuvent-ils se dire entre eux.

L’atelier a lieu une fois par semaine et dure une heure. Nous, les adultes, sommes la plupart du temps trois. C’est-à-dire, moi orthophoniste, ma collègue Myriam psychomotricienne  et une stagiaire de quatrième année de l’école d’orthophonie de Bordeaux, d’octobre à juin de chaque année, actuellement Agnès.

Myriam reste assise par terre, à côté de la scène le temps du jeu. Elle sonne la fin du jeu avec une clochette et intervient quand il y a manquement à la règle : sur scène on ne se touche pas les uns les autres, on ne se fait pas mal même à soi-même.

Au début de ce travail, quand les trois enfants qui débutaient avec nous, il y a 18 mois, n’avaient encore jamais joué, Myriam faisait la voix off qui relançait le jeu en verbalisant ce qu’elle voyait.
Cette aide au jeu n’a été nécessaire que les deux premières fois. Depuis les nouveaux arrivants sont portés par les anciens et le jeu a lieu sans difficulté.
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Je vais maintenant vous parler des trois enfants que nous suivons dans cet atelier depuis sa création en novembre 2005. La quatrième place a été occupée successivement par deux autres enfants dont je ne parlerais que ponctuellement.

En premier lieu, je voudrais examiner ce qui en est des habitudes de jeu de ces enfants avant leur entrée dans le groupe, telle qu’elles nous sont apparues dans l’entretien préalable avec chacun d’entre eux et leur mère.

Cindy :
Annonce dès le départ qu’elle n’a pas d’imaginaire. Elle le formule ainsi, évoquant une personne qui en aurait : « il essaye de voir tout ce qui l’entoure et avec ça il essaye de créer quelque chose. Ça veut dire qu’il fait beaucoup travailler son cerveau. »
Elle, elle nous dit qu’elle est « bloquée ». Elle a une sœur avec qui elle pourrait jouer, mais c’est ainsi qu’elle décrit leur relation : « Moi j’arrête pas de rendre la monnaie de sa pièce avec elle. Ça veut dire quand on t’embête, tu re embêtes ! »
Et en revanche, elles ne peuvent dormir chacune dans leur lit, restant collées l’une à l’autre pour la nuit.
Cindy parle beaucoup. Elle raconte un quotidien lourd où les passages à l’acte des adultes sont omniprésents, où l’insécurité est permanente. Son discours n’est que factuel.
Elle fait partie de ces enfants qui n’ont pas à la maison un espace de jeu possible. On n’est que dans l’agir, la somatisation ou le collage qui est une autre manière d’anéantir l’espace nécessaire au jeu.

Jimmy :
Sa maîtresse dit de lui qu’il s’invente des personnages imaginaires, qu’il mime des combats tout seul pendant la récréation, qu’il joue dans sa tête. Sa mère dit qu’à la maison il ne joue pas sauf à la game boy . Comme activité, il fait du sport de self-défense avec son propre père comme professeur (cela ne durera que très peu).
Pour s’exprimer, c’est difficile. Il n’arrive pas à trouver ses mots à lui. Il a beaucoup de mal à raconter. Il « ne sait que répéter » nous dit sa mère.

Sofia :
Elle est dans l’inhibition et la retenue totale. Un sourire figé est plaqué sur ses lèvres comme un rictus.
Elle ne parle qu’en réponse à des questions et exclusivement pas « oui » ou « non ».
À la maison, elle fait des exercices ou des dessins, parfois de l’ordinateur avec son frère.
C’est à l’école qu’elle joue un peu à la récréation : à l’attrape et à la marelle.
Elle est toujours d’humeur égale dit sa mère. Elle n’exprime ni plainte, ni tristesse, ni colère…
Sa mère nous dit : « elle a du mal à s’exprimer. Faut lui expliquer les mots. Elle comprend pas. »
Sofia regarde et regarde intensément.
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Maintenant quelques éléments de leur histoire :


Cindy
Elle est la deuxième fille arrivée après un frère mort à six mois. Elle ne l’a jamais connu, mais elle nous l’amène dès les premières minutes de notre rencontre : « Moi j’aimerais bien connaître mon grand frère… la vie elle est cruelle des fois ! » Juste avant elle nous a expliqué : « Anthony il est décédé à 6 mois. C’est pas de sa faute. Je me demande comment il a fait pour décéder. C’est pas de la faute des parents, c’est pas de la faute des enfants, c’est comme ça ! »
Après le décès de ce bébé, il y a eu trois filles. Madame nous disant : « les filles sont moins touchées, alors ça a été !.. » Moins touchée par la mort subite du nourrisson voulait-elle dire !
Ce bébé est un mort bien vivant en Cindy, lui et l’énigme de sa mort.
Cindy est en CLISS. Après quatre années de scolarité primaire elle n’a fait aucune acquisition scolaire. Elle nous l’a dit : elle est « bloquée ».

Jimmy
Il a un grand frère et un petit frère. Dans cette famille encore, un fantôme rôde. La mère de Jimmy alors qu’elle avait trois ans et demi a assisté à l’assassinat de sa petite sœur de deux ans par son frère de cinq ans, d’un coup de bêche. Un accident…
Cette femme nous dit : » J’ai pas beaucoup de souvenirs d’enfance, mais cette scène-là elle est gravée. C’est comme si c’était hier. Ma mère n’en a jamais reparlé, mais elle en a voulu à mon frère, pourtant il avait pas fait exprès ! »
« Pas fait exprès » ce sont les termes qu’elle reprend pour dire que Jimmy a un grand frère très costaud, qui ne se rend pas compte de sa force et que quelquefois il lui fait mal sans faire exprès. Donc, cette femme veille… en permanence ! Ce fils aîné est suivi aussi au CMPP. C’est un enfant vraisemblablement psychotique, agressif et violent. Sa mère l’identifie à son frère à elle, l’enfant meurtrier.
Le père de Jimmy est décrit comme peu présent, occupé par son travail et ses loisirs personnels. Jimmy a cependant repéré sa fonction ainsi : « papa il répare tout ce qui est cassé ! »
Jimmy est amené en consultation au CMPP sur les conseils de l’école. Il est en CE1 et a des difficultés d’expression orale et de compréhension du langage écrit. Il ne sait que répéter !

Sofia
Elle est la dernière enfant d’une fratrie de quatre. La famille issue du Nord de la France, est arrivée dans la région pour une mutation professionnelle du père. Ils sont très isolés, sans parents, ni amis sur place.
La fille aînée est majeure. Après un parcours d’institutions spécialisées, elle est à la maison sans emploi. Suivent deux garçons et Sofia, cette petite dernière que sa mère décrit sauvage comme toute la famille « on est timide, on a pas l’habitude de parler, c’est comme ça ! »
Sofia refait un CE1. L’école a demandé une prise en charge au CMPP car c’est une enfant qui ne comprend pas. Elle lit, mais n’en analyse rien.

Février 2006, Sofia se lève un matin de vacances et trouve sa mère étendue sur le sol de la cuisine. Elle réveille ses frères, mais c’est trop tard. Arrêt cardiaque. Sa mère est morte....
Sofia continuera de venir au groupe en taxi. Nous apprendrons alors que la famille a fait l’objet de signalement de la part du voisinage avant cette date. Le père est très alcoolique et les services sociaux tentent de se faire admettre dans cette famille très fermée depuis déjà quelque temps.
Par l’intermédiaire de ce drame, la mort fait irruption dans le groupe de façon bien réelle. Tous les enfants connaissaient la mère de Sofia présente dans la salle d’attente tous les lundis matin.
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Nous en arrivons maintenant à parler plus précisément du travail de ces trois enfants dans le groupe à travers les rôles qu’ils ont choisi de jouer


Jimmy
Seul garçon du groupe pendant un an. Il commence par choisir des personnages masculins valeureux : un policier, un loup ; Zorro.
Mais sur scène le policier n’a aucune autorité, le loup aucune agressivité et Zorro ne sauve personne…
Très vite, il va trouver son rôle, celui qui lui colle à la peau : il sera « joker ». Joker c’est en d’autres termes le rôle du fou du roi, celui qui fait l’amuseur professionnel pour gagner sa vie, pour survivre.
Le jour où il choisit ce rôle, Jimmy nous explique que chez lui, il fait le fou pour amuser le reine sa mère.
On sait que, chez lui, la frontière entre l’imaginaire et la réalité est bien floue ! (en classe il joue dans sa tête et à la maison il ne joue pas sauf aux jeux vidéo).
Donc, pendant un an, il va jouer sur scène le rôle qu’il se donne à la maison, celui de l’amuseur.
Sauf que sur scène, il y a les autres enfants, qui vont rire au début et il en est très gratifié, puis qui vont être indifférents à ses pitreries. Il va s’agiter de plus en plus désespérément puis commencer à extérioriser des affects dépressifs : il geint et meurt souvent.
Puis il va commencer à agacer et petit à petit se plaire à ce jeu-là. D’amuseur il passe à agaceur, jusqu’à devenir insupportables aux autres qui le traitent de casse pompons (comme ceux de son bonnet de joker), de casse-pieds et enfin de casse-tête…
Toujours sans agressivité lui-même, il peut petit à petit assumer l’agressivité que lui renvoient les autres, jusqu’au jour où ces autres étant des filles, elles s’attaquent à sa virilité en le transformant systématiquement en fille sur leurs dessins ! C’est un coup bas ! Il va commencer par les implorer : « S’il te plaît, ne me transformes pas en fille ! » et les filles trop heureuses en rajoutent dans les bikinis, les longs cheveux et le maquillage.

Mais un tournant s’amorce le jour où il se défend en affublant, sur son propre dessin, les filles d’une zézette en train d’uriner…
Elles commencent à se méfier.
Puis arrive dans le groupe, un garçon.
 Jimmy va retrouver avec plaisir un public que ses pitreries de joker font rire, mais ce nouvel arrivant se met aussi en devoir par ses rôles de jouer une autorité capable d’arrêter les acrobaties du joker. Il est le roi qui dit à son joker : « Arrête de faire l’andouille ! ».
Ainsi au retour des vacances de Noël, Jimmy annonce qu’il sera un pirate (sale, précise-t-il). Il choisit comme accessoire un énorme couteau avec lequel il va poursuivre les autres personnages « pour les couper ».

Il a abandonné son bonnet de joker à clochettes et pompons et si le pirate ne terrifie pas encore vraiment, il a un grand sabre dont on se méfie ou qu’on convoite !

Tout le temps (un an) que Jimmy a joué le joker, il a eu des démêlés avec le temps du dérôlage, soit refusant ce moment, soit prononçant la phrase à l’envers : « J’suis plus Jimmy, je suis le joker ! »
Un jour, cependant, autour de la table une fille du groupe l’a interpellé en lui disant « joker ! ». Il a réagi instantanément « Eh ! je m’appelle pas joker, je m’appelle Jimmy ! ». De ce jeu-là, c’est bien lui qui en tient les rênes.
Après nous avoir longtemps ramené sa famille réelle et imaginaire par de longues listes de prénoms écrits dans lesquelles étaient mêlés les prénoms des membres de sa famille et d’autres venus d’ailleurs, Jimmy « signe » maintenant ses dessins de la liste des prénoms des participants au groupe, adultes et enfants. C’est maintenant bien dans le groupe qu’il est lui-même, présent, et au travail.
Et pour pouvoir être un garçon sans être un meurtrier potentiel, il a du travail.

Cindy
Dans les premiers temps, elle ne sera occupée qu’à se protéger, à faire régner l’harmonie et le bonheur, à nier l’agressivité et le conflit. Elle sera un ange gardien, une fée, une gentille maîtresse…
Elle ose quelques personnages « méchants » en en annulant le côté noir : une gentille sorcière, un vampire qui boit le sang que des méchants…
Elle vole au secours des malheureux et des déshérités.
Il est intéressant de noter que son premier rôle sera une sirène dans la mer. On entend bien là le désir d’être la reine pour sa mère. Mère qu’elle nous ramène au début à chaque séance pour nous narrer les malheurs de cette maman aux prises avec la dure réalité d’un bébé mort et d’un mari homme enfant hors la loi.
La rivalité avec une autre petite fille du groupe va la faire souffrir et lui rendre plus d’authenticité, capable de verbaliser son impuissance face à l’agressivité.
Elle apprend donc à y réagir : quand elle est une gentille fleuriste qui plante des fleurs et que la méchante sorcière vient lui couper ses fleurs, elle fait pousser des plantes carnivores…

Puis, cette agressivité, longtemps refoulée, elle arrive à l’extérioriser sur le garçon du groupe… en le féminisant. Elle commence à choisir des rôles de méchants, pas encore à les tenir sur scène.
Un jour, à l’approche d’Halloween, la fête des morts, nous explique-t-elle, elle joue un fantôme qui fait peur à tout le monde. Après le jeu, elle dessine son personnage une faux à la main, en représentante de la mort .
À partir de ce jour, elle joue une reine toute puissante.
Mais les garçons contestant son autorité, elle ramène la mort et ses pouvoirs en jouant une reine moitié vivante moitié morte ; « c’est-à-dire, nous dit-elle, qu’elle ne peut pas être tuée puisqu’elle est déjà à moitié morte »

Ce jour-là elle verbalise clairement son animosité face aux garçons, dit que c’est depuis qu’elle est toute petite qu’elle déteste les garçons, mais que c’est un secret dont elle n’a pas le droit de parler. Puis elle traite les garçons du groupe, de bébés et non plus de filles.
Elle a enfin amené la problématique de ce bébé mort, pouvant la lier à la haine pour ce qu’elle a subi de cette histoire depuis sa naissance ; cela lui permet de changer de position :

Le rôle suivant sera celui d’une princesse, c'est-à-dire une enfant, c’est la première fois qu’elle joue une enfant. Elle lui donne 11 ans, ce qui est son âge réel. Le jeu qu’elle joue avec ce rôle est encore loin d’être celui d’une enfant, mais elle peut ce jour-là montrer sa tristesse, sa déception des adultes, nous en l’occurrence qui n’avons pas arrêté le jeu alors qu’à son avis il y avait manquement à la règle : le « couteau » du zombie l’avait touché !
Des adultes qui ne garantissent pas le cadre, c’est ce qu’elle connaît dans sa vie et c’est dur de trouver et de prendre sa place d’enfant dans ces conditions-là.
Enfance volée, discours adultisé, plaqué, moralisateur…
Elle commence à peine à oser ressentir par elle-même. C’est toujours sur la scène qui vient d’être jouée qu’elle peut parler de ce qu’elle a ressenti, car c’est pour elle comme pour tous, dans le décalage entre le scénario annoncé et celui effectivement joué que du sens apparaît.

Sofia
Sofia et son sourire figé du début…
Jusqu’à la mort de sa mère, elle ne jouera que des rôles de nains, d’enfants, de petits, d’élèves…
Elle parle très peu, se contente de répondre aux questions des autres personnages sur scène, mais elle est d’une grande présence par le regard. Quand elle a un avis, il est tranché et clair.
Ses dessins lui ressemblent : les personnages sont très précis, toujours immobiles, bras ouverts, mais leurs visages sont très expressifs.
En janvier 2006, deux mois après le début du travail de ce groupe, elle choisit le rôle d’un « petit nain » dans une classe. Il sait lire et écrire mais ne peut pas dessiner. Symptôme qui a bien à voir avec l’imaginaire dont elle ne peut encore jouer, mais dont elle ressent maintenant l’appel. On attend qu’elle se mette à bouger, on sent l’envie qui pointe.

Le décès de sa mère va l’amener à un nouveau rôle qu’elle tiendra presque un an : celui d’un arbre. Ce rôle justifie, tout au moins au début, un immobilisme qui lui correspond bien. Cet arbre va devenir le centre de tous les jeux : les enfants vont s’employer à le rendre vivant, l’arroser, lui parler, soigner ses fleurs, cueillir ses fruits, et lui jeter des pouvoirs magiques pour qu’il soit un arbre parlant puis un être humain.
Sofia se complait à cette place d’objet de toutes les attentions, en-jeu entre les autres : « Touche pas à mon arbre ! Je te laisserais pas le couper !… »

La séance du 16/10/06 où Cindy interprète le fantôme et la mort sera la dernière où Sofia sera systématiquement un arbre.
Ce jour-là elle est exclue du jeu qui se passe entre les deux autres. L’arbre est oublié (ou préservé) en tout cas comme absent. Le fantôme et le joker se livrent un combat à deux.

Est-ce cette exclusion qui a servi de levier ? Est-ce cette symbolisation de la mort qui a permis l’amorce d’un travail de deuil pour elle ?
Ce qui est sûr c’est que depuis cette scène, elle n’est plus végétal, mais animal : domestique ou sauvage, toujours chien ou chat.
Pas encore doté de langage, mais pourvue de pattes pour bouger, de dents pour mordre et de griffes pour se défendre ou creuser la terre à la recherche d’os.
On l’entend parfois rire sur scène.
Si elle continue à ne parler que très peu spontanément, ses dessins se sont remplis d’humour et ses attaques sont picturales.
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J’ai choisi de vous parler d’un travail en cours. Rien n’est achevé pour ces trois enfants que nous voyons encore toutes les semaines.
Le retour que le CMPP a des écoles de ces enfants est intéressant pour nous :

Cindy est devenue lectrice. Elle nous en a plusieurs fois fais les témoins avec les livres qui traînent dans la salle où nous nous rencontrons. Elle se met à écrire, mais comme dit sa mère « c’est pour couper les mots que c’est encore difficile ». Elle devrait intégrer une SEGPA l’an prochain à la fin de sa scolarité primaire.
Jimmy est passé en CE2 sans redoublement du CE1, sa maîtresse étant très consciente de sa mise au travail.
Sofia a un petit niveau de CE2 après son redoublement du CE1 l’année où nous l’avons connue. Il est repéré qu’elle est plus authentique dans la classe et a des relations sociales avec d’autres enfants.

Je ne voudrais pas terminer cet exposé sans laisser la parole à Serge Boimare dont le travail et les écrits me semblent être incontournables pour tous ceux qui comme nous ont affaire à ces enfants aux prises avec ce qu’il nomme « l’empêchement de penser. »
je cite : (p31. l’enfant et la peur d’apprendre)
«  Cette défaillance éducative précoce joue un rôle déterminant dans le devenir intellectuel des enfants. Ceux qui l’ont connue vont avoir besoin pour maintenir un équilibre psychique précaire, de se protéger de l’exercice de penser. Ils ne supporteront pas plus le cadre fait de règles et de lois qui lui est nécessaire que la confrontation avec le manque et la solitude qu’il impose. Dès leur plus jeune âge, ils s’en défendront en développant une carapace protectrice dont le flou des repères, le refus de la remise en cause et du doute, le déni du monde intérieur vont être la clef de voûte ».

C’est à la curiosité pour leur monde intérieur, ses fantômes et ses monstres que nous appelons les enfants en leur proposant de jouer.

Montaigne l’a dit il y a déjà quelques lunes : « Un enfant n’est pas un vase qu’on remplit mais une flamme qu’on allume ».

Si nous avons réussi à allumer la flamme du jeu chez un enfant nous n’aurons pas totalement échoué dans notre fonction thérapeutique.


Brigitte Exshaw


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